Un homme sur deux est une femme

Le dessous des mots

Au-delà de la formule destinée à faire sourire, force est de constater que la moitié des hommes sont des femmes. Cet énoncé est correct grammaticalement et fait pleinement sens, ce paradoxe apparent étant rendu possible par la polysémie du mot homme, qui désigne à la fois un individu de sexe masculin et un mammifère du genre Homo, membre de l’humanité. Des bricolages de fortune ont tenté de contourner cette regrettable polysémie. Des solutions empiriques, telles que la typographie, prétendent distinguer l’homme de l’Homme (de la même manière, et pour les mêmes raisons, que l’histoire du Petit Chaperon rouge et l’Histoire et ses sources). Disons-le tout net, ça ne fonctionne pas.

Cette situation, à laquelle on est habitué de longue date et que l’on feint de trouver satisfaisante, est toutefois dommageable : elle est source d’ambiguïté puisqu’il est difficile de savoir de quel individu on parle et, accessoirement, elle passe sous silence la moitié de l’humanité. Cette équivoque, ce flou peuvent avoir leur importance dans un ouvrage de référence tel que le dictionnaire, qui se doit d’être le plus précis possible et de bannir l’ambiguïté de ses définitions. 

Illustrons notre propos par deux définitions du Petit Robert, tirées d’un millésime assez récent : 
CHEVEU : « Poil qui recouvre le crâne de l’homme. »
MOUSTACHE : « Poils qui garnissent la lèvre supérieure de l’homme. »
Les cheveux ne sont pas l’apanage des messieurs, d’autant plus que certains sont chauves, et beaucoup plus fréquemment que les femmes. Quant à la moustache et à la pomme d’Adam, elles concernent généralement les représentants mâles de l’humanité. Sans parler des légitimes indignations féminines, voire féministes, à la lecture de la définition de cerveau, « masse nerveuse contenue dans le crâne de l’homme », nous ramenant aux obscures périodes où de doctes évêques s’interrogeaient gravement sur l’appartenance des femmes à l’humanité. Rendons à César ce qui lui appartient, et distinguons l’homme… de l’homme. C’est à cette tâche ardue que se sont attelés les lexicographes pour désambiguïser le Petit Robert

La plupart des définitions de mots concernant l’anatomie humaine, les pathologies courantes, ont été améliorées par le remplacement de homme par être humain, évident et efficace. L’infrason « qui n’est pas perceptible par l’homme », ne l’est pas davantage « par l’oreille humaine », la transformation n’affecte pas le sens. Cette solution a rapidement montré ses limites et nous a confrontés à un vaste chantier. Nous avons dû nous creuser les méninges, déployer des trésors d’imagination pour trouver des formules élégantes et équivalentes. 

Traquer la redondance pouvait faire l’affaire : le cheval, comme le chien, « domestiqué par l’homme », se retrouve « domestiqué » tout court, et c’est suffisant, la domestication étant le fait des humains. Le palanquin, « sorte de chaise ou de litière portée à bras d'hommes », comme la brouette, « qui sert à transporter des fardeaux à bras d'homme », est « portée à bras », puisqu’on imagine mal des pieuvres soutenant de tels dispositifs de leurs petits tentacules musclés. Les « hommes arrachés à leur pays d’origine », exemple à déracinement, font place à des « populations » connaissant le même sort tragique. Dans un contexte plus martial, « les hommes » se sont transformés en « les militaires », « les troupes ».


Les « grands hommes de la nation », ceux du Panthéon, ont été transformés en « grands personnages », de même que les « hommes politiques » mués en « personnages politiques », ou les « hommes illustres », glorifiés à longueur de livre, sont devenus des « personnages célèbres ». La « mémoire des hommes », évoquée à plusieurs reprises (éterniser, histoire, immortaliser, immortalité, immortel, mémorable, mort, survivre…) est devenue la « mémoire collective ». L’attitude « de ceux qui » est maintenant celle « des personnes qui ». Le recours à des mots génériques, comme individu, personne, être, a résolu plusieurs cas. Était isolé « qui est séparé des autres hommes », l’est aujourd’hui « de ses semblables ».

Un habile changement de sujet ou de construction pouvait résoudre le problème : « Tous les hommes sont égaux devant la loi », à devant, a été remplacé par « Nous sommes tous égaux », plus inclusif et plus neutre. Voltaire nous conseille de cultiver notre jardin, c’est-à-dire « que l’homme doit mener une vie calme et laborieuse », glose qui gagne en autorité avec « qu’il faut mener une vie… ». 

Le pronom personnel indéfini on nous a rendu service à plusieurs reprises. Par exemple, l'âge mûr, « où l'on a atteint son plein développement », n’est plus réservé au seul homme. Étymologiquement, on est le doublet de homme, les deux mots descendant du même homo latin, nominatif qui a donné on (attesté vers 1050 dans la Chanson de Roland sous la forme hom), tandis que l’accusatif hominem a donné homme. C’est ce qui explique des particularités telles que l’accord au masculin singulier avec le pronom on (sauf accord sylleptique) et la tournure l’on…, de nos jours le caractère masculin n’est plus perçu. Le latin distinguait homo « être humain » de vir « homme, mâle », mais homo prit, dès l'époque impériale, le sens d’« être humain de sexe masculin », supplantant vir et entraînant la confusion que l’on connaît. Le grec distinguait andros « le mâle » de anthropos « l’humain ».

Certains domaines, comme la philosophie, la théologie, nous ont donné davantage de fil à retordre pour rester subtils et didactiques. Nous finirons en avouant notre impuissance et les limites de notre créativité. Nos ancêtres les plus lointains nous ont posé une colle : les hommes préhistoriques, l’homme de Neandertal, devront se passer de compagne jusqu’à la fin des temps, ce qui est contraire à la vérité historique puisque nous sommes là…
 

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