« Ce mot n’existe pas, car il n’est pas dans le dictionnaire ! » Combien de fois avez-vous entendu (voire prononcé) cette phrase ? Les dictionnaires de langue, arbitres de nos débats linguistiques, sont au cœur de bien des passions… mais aussi de quelques malentendus. Alors, à quoi servent-ils vraiment ? Et à quoi ne servent-ils pas ? Faisons le point sur le sujet.
Commençons par tordre le cou à ce cliché tenace : non, les dictionnaires ne décident pas de ce qui est correct ou incorrect. À l’exception du Dictionnaire de l’Académie française, dont le rôle est de décrire le « bon usage » (mais qui n’est que consultatif), la plupart des dictionnaires sont avant tout des descripteurs de la langue.
Le rôle des lexicographes est de scruter les médias, les livres, les conversations ou encore les réseaux sociaux pour repérer les mots qui émergent, ceux dont le sens évolue et ceux qui se raréfient. C’est pour cela que l’on trouve dans le Petit Robert des mots comme kiffer, iel ou chiller. Le dictionnaire constate simplement leur existence et informe sur leur usage, sans les autoriser ni les interdire.
Le rôle premier des dictionnaires est de décrire la langue en référençant les mots qui la composent. Ils donnent leur définition, leur genre, leur nature grammaticale, leur orthographe, leur prononciation, leur registre, leur fréquence, des exemples, et parfois des synonymes et antonymes. En proposant des définitions claires et partagées, les dictionnaires établissent une référence que l’on peut consulter en cas de doute ou d’incompréhension. Ce sont des outils de convergence linguistique.
Les dictionnaires de langue sont une mine d’or pour qui veut améliorer son expression et enrichir son vocabulaire. Vous cherchez un synonyme de beau pour éviter de vous répéter dans un texte ? Le Petit Robert vous propose agréable, majestueux, ravissant, sculptural... chacun avec ses nuances. C’est aussi dans leurs pages que l’on tombe sur des mots oubliés, des termes techniques, des régionalismes… Ce sont de véritables archives linguistiques. Ils portent la mémoire de notre langue, de son évolution et de ses emprunts : ils racontent les pérégrinations de la langue vivante.
Notons qu’il existe également des dictionnaires spécialisés, conçus pour répondre à d’autres besoins, qu’ils soient linguistiques (dictionnaire français-anglais), littéraires (dictionnaire de rimes), techniques (dictionnaire médical) ou encore pratiques. C’est l’exemple du Grand dictionnaire de cuisine d’Alexandre Dumas.
Les dictionnaires ne vous interdiront jamais d’utiliser un mot. Si un terme ne figure pas dans le Petit Robert, rien ne vous empêche de l’employer, car chacun est libre de son langage. Qui sait, peut-être apparaîtra-t-il dans une prochaine édition ? Les dictionnaires courent toujours après la langue, jamais devant elle : les lexicographes du Robert attendent d’être sûrs qu’un mot est pérenne avant de l’ajouter. De même, un mot présent dans le Petit Robert n’est pas pour autant meilleur qu’un autre. Il s’agit uniquement d’un mot dont l’usage est suffisamment établi pour justifier d’y être attesté.
Le Petit Robert n’embaume pas la langue dans le formol. Tous les ans, de nouveaux mots font leur entrée, tandis que d’autres voient leur définition s’enrichir ou se modifier. Comme la langue qu’ils consignent, les dictionnaires sont des œuvres vivantes, en perpétuelle évolution. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il en existe des éditions régulières. Nul doute que votre Petit Robert 1995 ignore les mots selfie, cryptomonnaie, covid, ou le sens propre aux réseaux sociaux du verbe taguer. Il est peut-être temps de vous procurer une nouvelle édition !
À l’ère des intelligences artificielles génératives, entraînées sur d’immenses corpus de textes et capables de répondre à toutes sortes de demandes, la question se pose naturellement. Après tout, ChatGPT ne peut-il pas définir n’importe quel mot en quelques secondes ?
Prenons le mot hypertrucage. Si vous interrogez une IA, elle vous donnera probablement une définition qui semble tenir la route. Le problème, et il est de taille, est qu’une IA peut aussi se tromper, mélanger les informations ou inventer. Le résultat ne sera jamais le même selon le prompt, car l’IA adapte ses réponses en fonction des mots, du contexte et des nuances de la requête. Par ailleurs, ses biais statistiques et le fait qu’elle s’entraîne principalement sur des ressources en anglais peuvent amener à une surreprésentation des anglicismes et de certains usages contemporains.
Sans méthode rigoureuse de vérification, l’intelligence artificielle ne fait que produire un contenu plausible, ce qui n’en fait pas une réponse exacte. Un dictionnaire édité par des professionnels, relu, vérifié et corrigé offre une garantie de fiabilité qu’aucune IA ne peut prétendre égaler.
Cette fois, c’est l’amoureux des livres qui parle, mais il y a aussi quelque chose d’irremplaçable dans le feuilletage d’un dictionnaire : la possibilité d’y découvrir ce que vous n’étiez pas venu chercher. Par exemple en tombant sur éphélide alors que vous consultiez l’article éphémère. Il en va de même avec la version numérique, qui permet de naviguer entre les articles grâce au réseau analogique : depuis l’article feu, vous accédez à pyromane, à flammerole, à incandescent, à ignifuger… Ces petites découvertes fortuites, ces détours imprévus, cette flânerie lexicale, une IA ne les offre pas de la même manière.
Surtout, le dictionnaire représente un repère stable dans le maelström des connaissances et des informations. Face à la profusion de contenus en ligne, dont la qualité varie considérablement, il incarne une source sûre, une base commune sur laquelle nous pouvons nous appuyer.
Le dictionnaire sert à nous mettre d’accord sur le sens et la façon d’employer des mots, à enrichir notre vocabulaire, à mieux comprendre notre langue et son histoire… Il ne nous impose pas comment nous devons parler, mais nous aide à le faire avec plus de précision et de justesse, en fonction de nos intentions. C’est à la fois un outil démocratique (accessible au plus grand nombre, y compris en ligne), fiable (élaboré par des experts) et libérateur (il ouvre des portes plutôt qu’il n’en ferme). À l’heure où les fausses informations prolifèrent, où les mots sont parfois détournés ou instrumentalisés, les dictionnaires restent des garde-fous précieux. L’IA ne remplace pas le dictionnaire. Ce dernier n’est pas qu’une base de données : c’est le fruit d’une véritable analyse professionnelle des mots, d’un regard humain sur la langue auquel la mécanique artificielle est étrangère.
Retrouvez sur Dico en ligne, le dictionnaire gratuit du Robert, toutes les informations sur la langue française : définitions, prononciation, synonymes, exemples, conjugaisons, combinaisons de mots, règles de grammaire…
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