Juste énorme ! Ce « juste » est-il juste ?

Le mot du jour

Pierre Brochant : Il s'appelle Juste Leblanc.
François Pignon : Ah bon, il a pas de prénom ?
Pierre Brochant : Je viens de vous le dire : Juste Leblanc.
François Pignon : …
Pierre Brochant : Leblanc, c'est son nom, et c'est Juste, son prénom.
François Pignon : …
Pierre Brochant : Monsieur Pignon, votre prénom à vous, c'est François, c'est juste ?
François Pignon : Oui…
Pierre Brochant : Eh bien lui, c'est pareil, c'est Juste.
Le Dîner de cons (1998), réalisé et écrit par Francis Veber

Ce 14 avril 2021, après la victoire du PSG contre le Bayern dans les quarts de finale de la Ligue des Champions, le journal L’Équipe titrait « Juste énorme ! ». En réaction, un journaliste de France info, Matteu Maestracci, postait un tweet agacé et désabusé : « Je vais encore faire le vieux con, mais ce ‘‘juste’’ mis à toutes les sauces (‘‘juste énorme’’, ‘‘juste génial’’, ‘‘juste sublime’’) qui nous vient de l’anglais et ne sert à rien, en plus d’être laid, finit hélas par s’imposer dans notre langue ».

Cet agacement est largement partagé. Il est d’ailleurs légitimé par le site de l’Académie française qui catégorise, dans un avis de 2012, cet emploi comme fautif « sans doute sous l’influence de l’anglais » et qui préconise de le remplacer par tout à fait, tout simplement ou vraiment. Le Petit Robert le répertorie comme « emploi critiqué » synonyme de franchement, vraiment.

Essayons de dépasser ces mouvements d’irritation. Pourquoi ce juste est-il critiqué et comment fonctionne-t-il ? Pourrait-on le remplacer par d’autres mots sans aucun dommage ?

Selon les linguistes Dao, Do-Hurinville et Lafontaine1, cet emploi s’est diffusé en français depuis les années 1990 et il est, en effet, à présent bien installé dans l’usage, et comme tout nouveau mot, il a tendance à se faire remarquer et à agacer. Mais si les tournures emphatiques avec just en anglais ont pu favoriser son introduction, le mot est bien français. D’une part, il vient du latin justus (et non de l’anglais) et, d’autre part, ses emplois en anglais sont plus restreints et spécifiques qu’en français.

Juste est un adverbe qui se prête à des emplois très différents en français. Il a également pour caractéristique de changer de sens selon le contexte et selon sa place dans sa phrase, ce qui rend son maniement assez délicat. D’où les malentendus désopilants du pauvre François Pignon. Comparons deux phrases, l’une où il est placé avant le verbe, l’autre où il est placé après : « J’ai chanté juste à la fête de l’école » et « J’ai juste chanté, à la fête de l’école ». Dans le premier exemple, il est adverbe de manière, il qualifie la façon dont j’ai chanté. Dans le second exemple, il est adverbe paradigmatisant, c’est-à-dire qu’il suggère une liste de possibilités pour n’en sélectionner qu’une : j’aurais pu co-organiser la fête, choisir le programme, préparer des gâteaux… mais j’ai juste chanté. Et on peut avoir juste dans cet emploi paradigmatisant même après le verbe avec un sens différent : « J’ai chanté, juste à la fête de l’école quand tu n’avais pas pu venir ». Autrement dit : parmi toutes les fêtes de l’école, alors que tu es toujours venu(e), j’ai chanté – manque de pot – précisément à celle où tu n’as pas pu venir. Parmi tous les noms et prénoms qu’il pourrait avoir, il s’appelle juste Leblanc, donc il n’a pas de prénom. Ce qui est commun à tous ces emplois, c’est l’idée d’exactitude. Quelque chose, dans ce qui est dit, est précis, exact, juste.

Il existe un autre emploi en français, qui ne porte pas sur ce qui est dit, mais sur le dire. On qualifie, globalement, son dire comme quelque chose de modeste. Dans ce cas, l’adverbe est métalinguistique et sa position est libre : il peut se promener dans la phrase sans changer de sens. Par exemple dans « Juste, je voudrais savoir pourquoi tu as dit ça » ou bien « Je voudrais juste savoir pourquoi tu as dit ça ». Ce qui est commun à ces emplois, c’est le sens de minoration : on indique l’idée de faible quantité, faible ambition. On atténue.

Selon les linguistes Dao, Do-Hurinville et Lafontaine, les emplois de juste qui nous intéressent ont la capacité de combiner ces deux sens, la précision et la minoration, la qualification de ce qui est dit et de la portée du dire. « C’est juste énorme » veut dire que le mot énorme est le mot le plus précis, le plus exact pour caractériser ce dont on parle, mais cela veut aussi dire qu’il ne faut pas chercher au-delà du sens de énorme, il faut s’en contenter modestement.

On peut remarquer que l’emploi de juste ne nous semble pas toujours irritant. Si on utilise un adjectif gradable, comme bon, cuit, on n’a pas le même effet stylistique. Dire « c’est juste bon » ou « c’est juste cuit » ne déclenchera pas les foudres des puristes : si c’est juste bon, ou juste cuit, ce n’est pas extraordinaire, c’est quelconque. C’est le mot précis qui convient, et ce mot précis est modeste. La seule nouveauté de ces tournures comme « juste énorme ! », qui ont ce don étonnant d’agacer, c’est le fait qu’on applique le mot juste avec son double sens à des adjectifs non gradables, superlatifs. On ne peut pas dire très sublime, très énorme, très parfait, très inouï ? Qu’à cela ne tienne, grâce à la magie de juste, on peut les rendre gradables : juste sublime, c’est plus fort que sublime. Pourquoi ? Par un double mouvement : sublime est un superlatif absolu, et si on met en avant l’idée de précision, en disant que c’est le mot juste pour quelque chose et qu’il ne faut pas chercher au-dessus… eh bien on fait une litote. On fait semblant d’atténuer le sens de sublime, alors qu’on le souligne. Comme si nous disions : « c’est sublime, excusez du peu ». C’est pour cela que juste bon, c’est quelconque, alors que juste trop bon, c’est très, très bon.

Peut-on se passer de ce juste et utiliser vraiment, tout simplement ? Dire « vraiment bon », quoi qu’en dise l’Académie, c’est différent : on engage une nuance de véridicité, de réfutation de la mise en doute, que l’on n’a pas dans juste trop bon, moins polémique. Certes, juste énorme, c’est assez proche de tout simplement énorme ; là aussi on a une litote, avec tout simplement. Mais la nuance n’est pas exactement la même : avec simplement, on met en avant le fait de ne pas faire de chichi. Avec juste, on met en avant la précision, l’observation froide. Juste ne remplace pas ses synonymes vraiment, tout simplement : il rajoute une nuance. On peut trouver cela laid ou… juste sublime.
 

1Dao H. L., Do-Hurinville D.T. & Lafontaine F., « Étude syntaxique et sémantique d’un nouvel emploi de juste : c’est juste inouï ! » dans Diémoz F., Dostie G., Hadermann P. & Lefeuvre F., Le Français innovant, Peter Lang, 2020.

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