Des fleurs et des hommes

Le dessous des mots

Bégonia, forsythia, freesia, zinnia… Qu’ont en commun ces mots ?

Ce sont des noms de fleurs ? Assurément. Ils se terminent tous par la finale –ia ? Oui, ce suffixe étant la marque de la dénomination en latin scientifique moderne. Ce sont des noms masculins ? En effet. Ils ont un autre point commun, qui n’est pas formel ni grammatical, mais étymologique : ces noms de végétaux sont formés sur un nom propre, le nom d’une personne le plus souvent. Le procédé qui consiste à prendre un nom propre pour en faire un nom commun est connu et se nomme antonomase (cognac, mentor, mégère…). Il est courant également de créer un nouveau mot à partir d’un nom propre par dérivation (pasteuriser, chaptalisation…). De nombreux noms de végétaux – arbres, arbustes, fleurs – racontent une histoire liée à une personne, souvent un religieux ou un médecin doublé d’un botaniste, car les seuls remèdes connus autrefois venaient des plantes.

Le genre Camellia comporte près de deux cents espèces, dont le théier, Camellia sinensis. Le botaniste suédois Linné baptisa Camellia japonica une plante ornementale décrite par un voyageur allemand et il choisit ce nom en l’honneur d’un jésuite de Bohême, le frère Josef Camel, parti comme missionnaire aux Philippines à la fin du XVIIe  siècle. Infirmier, Camel va cultiver un jardin de simples pour préparer des remèdes introuvables localement et, d’apothicaire, il va se transformer en botaniste. Ses talents seront reconnus et bien que le camélia ne pousse pas aux Philippines, son nom restera attaché à cette fleur délicate. De Marguerite Gautier à Coco Chanel, le camélia symbolise la fragilité et le luxe.

Autre fleur tropicale précieuse, le gardénia diffuse un exquis parfum sucré et il sied de le porter à la boutonnière de l’habit (« une certaine élégance dans sa toilette, le gardénia odorant de sa boutonnière », telle est la description de Laurent Tailhade faite par Edmond de Goncourt dans son Journal). Son nom lui vient de celui d’un médecin et botaniste écossais du XVIIIe siècle, au nom prédestiné (phénomène linguistique appelé aptonyme), Alexander Garden (garden signifiant « jardin » en anglais), qui partira s’installer en Caroline du Sud.

Un autre religieux botaniste de la seconde moitié du XVIIe siècle va nommer de nombreuses plantes à fleurs. Le père Charles Plumier, de l’ordre des Minimes, acquit des connaissances botaniques et fut désigné pour accompagner un voyage d’exploration aux Amériques en 1689. Ce Marseillais, habile dessinateur, avait été conseillé à Louis XIV par Michel Bégon, alors intendant des galères à Marseille. Très satisfait des spécimens et des dessins rapportés, le roi envoie Plumier à plusieurs reprises aux Antilles et au Brésil. Le religieux décrit de nombreux végétaux auxquels il choisit un nom : le bégonia, en l’honneur de Bégon, le magnolia, découvert en Amérique, pour Pierre Magnol, médecin et botaniste directeur du jardin des Plantes de Montpellier (le plus ancien de France), le rauwolfia honorant la mémoire du naturaliste allemand Leonhard Rauwolf, le fuchsia, découvert à Saint-Domingue, pour Leonhart Fuchs, botaniste bavarois du XVIe siècle, le lobélia, campanule dédiée à Mathias de l’Obel, médecin flamand qui étudia à Montpellier et devint botaniste de Jacques Stuart, roi d’Écosse.
Revenons à Michel Bégon, qui connut une carrière mouvementée. Après Brest, Marseille, les Antilles, il sera nommé intendant de Marine à Rochefort et participera activement au développement du port de guerre et de l’arsenal voulus par Colbert, faisant de Rochefort-sur-Mer (loin de la mer en fait, puisque niché dans une boucle de la Charente) une surprenante ville nouvelle du XVIIe siècle. On peut y admirer aujourd’hui la Corderie royale, l’étonnante maison de Pierre Loti, mais aussi le conservatoire du Bégonia, jardin botanique lié au prestigieux passé maritime de la ville.

Le bignonia, appelé aussi trompette ou jasmin de Virginie, est une plante grimpante qui couvre vigoureusement les murs de ses belles corolles jaunes ou orangées. C’est le botaniste Tournefort, Provençal qui herborisa parfois avec Plumier, qui dédiera cette nouvelle plante venue d’Amérique à son protecteur, Jean-Paul Bignon. Académicien, oratorien prédicateur de Louis XIV et bibliothécaire du roi, Bignon l’avait fait entrer à l’Académie des sciences, dont il était président.

Le dahlia, ce brave tubercule familier de nos jardins, est natif du Mexique et d’Amérique centrale, ce qui explique qu’il préfère passer l’hiver à l’abri des frimas. Ses propriétés féculentes et alimentaires céderont rapidement la place à un rôle purement décoratif, jouant de ses nombreuses variétés colorées. La plante arrive du Mexique en Europe en 1789, en Espagne plus précisément, et il revient au futur directeur du jardin botanique de Madrid de la nommer. Ce prêtre botaniste choisira de rendre hommage à un confrère suédois qui vient de disparaître, Anders Dahl, élève du grand Linné. Un médecin en poste à l’ambassade de Madrid introduira ensuite la fleur en France au tout début du XIXe siècle.

Partons au Nouveau Monde avec le séquoia, cet exceptionnel conifère qui fait la renommée des grands parcs de Californie, région dont il est originaire. Le botaniste Stephan Endlicher nomma ce géant de la côte Pacifique en référence à un Amérindien, Sequoyah. Ce savant, qui était également linguiste, n’a pas choisi ce nom au hasard. En effet, Sequoyah imagina un système d’écriture syllabique pour le cherokee, la langue de son peuple, qui voyait alors l’écrit comme de la sorcellerie. Il sut habilement démontrer les avantages de l’écrit et son syllabaire fut adopté officiellement par la Nation Cherokee, servit à imprimer un journal bilingue et inspira la transcription de nombreuses autres langues autochtones. Endlicher choisit de rendre hommage à un confrère, celui qui fit du cherokee la première langue écrite d’Amérique du Nord.

Partons encore plus loin, en Australie et en Nouvelle-Zélande, où le noyer du Queensland produit les noix de macadamia qui apportent leur délicat croquant aux cookies, brownies et autres crèmes glacées. Le botaniste allemand Ferdinand von Mueller, fuyant la tuberculose et les brumes teutonnes pour la sécheresse australienne, va constituer l’un des plus grands herbiers au monde et décrire de nombreuses espèces. Il décrivit pour la première fois le genre Macadamia et le nomma en l’honneur de son disciple John Macadam, jeune scientifique disparu tragiquement.

Nous ne saurions oublier le cattleya qu’un certain Marcel affectionnait, apportant sa petite touche en lui attribuant une graphie personnelle, avec un seul t, et une signification érotique. « Elle [Odette] tenait à la main un bouquet de catleyas et Swann vit, sous sa fanchon de dentelle, qu’elle avait dans les cheveux des fleurs de cette même orchidée attachées à une aigrette en plumes de cygnes. » Les précieuses orchidées sont des fleurs tropicales difficiles à acclimater et elles attisaient passion et convoitise des initiés. La première orchidée est arrivée en Europe au début du XIXe siècle par le plus grand des hasards. Un horticulteur et collectionneur britannique qui avait reçu une cargaison de plantes importées du Brésil constata peu après qu’une magnifique fleur s’était développée sur l’emballage resté dans la serre. Ce botaniste s’appelait William Cattley, vous connaissez la suite.

Les hommages à des femmes sont rares dans ces dénominations, car elles sont absentes des postes prestigieux. On peut toutefois citer l’arbre impérial, ou paulownia, aux panicules de fleurs mauves. Originaire d’Asie, il serait arrivé en Amérique du Nord avec les immigrants chinois en Californie. Le naturaliste bavarois von Siebold, en poste au Japon au service de la Compagnie hollandaise des Indes orientales, nomme ce majestueux arbre d’ornement en l’honneur de la grande-duchesse Anna Pavlovna, fille du tsar Paul Ier de Russie, mariée en 1816 au prince héritier des Pays-Bas, Guillaume d’Orange-Nassau, futur Guillaume II.
On pense également à l’hortensia, que l’on verrait bien dédicacé à une belle Hortense. La réalité est moins charmante, puisqu’il s’agit d’un mot latin, féminin du latin classique hortensius « de jardin », ce hortus ayant produit horticole ou encore hortillonnage, mots en rapport avec la culture des jardins, mais aussi ortolan, ce petit passereau « du jardin ».

Quelques végétaux de cet ensemble portent un nom en rapport avec un lieu. Ainsi, la rustique batavia de nos potagers porte fièrement le nom latin de Batavia, que les Romains donnaient à la région de l’estuaire du Rhin où était établie la peuplade germanique des Bataves. Plus exotique, l’araucaria, conifère d’Amérique du Sud aux feuilles en écailles triangulaires acérées, vient de la province méridionale d’Arauco, au Chili, territoire habité par les Mapuches ou Araucans. L’opuntia, le cactus raquette qui donne les figues de Barbarie, tient son nom de la ville d’Oponte, principale cité de Locride, région de Grèce ancienne, près de laquelle cette plante grasse poussait, si l’on en croit Pline et son Histoire naturelle. Cette cactée a reçu sa dénomination scientifique du botaniste Philip Miller, chef-jardinier des jardins de Chelsea, site d’acclimatation réputé pour les plantes exotiques. Il formera William Forsyth, son successeur, auquel sera dédié en 1804 le forsythia, cet arbuste d’Asie qui illumine de jaune nos jardins à la sortie de l’hiver.

Le voyage pourrait se poursuivre encore longtemps, perpétuant la mémoire de ces horticulteurs et botanistes disparus : le kentia (William Kent), le rafflésia, la plus grande fleur du monde végétal (sir Raffles, britannique, qui fonda la ville de Singapour où un célèbre palace immortalise son nom), le rudbeckia (Olaf Rudbeck, suédois comme Linné), le tillandsia (Elias Tillandz, finlandais), le tradescantia (John Tradescant, britannique), le zinnia (Johann Zinn, allemand). Dorénavant, lorsque vous vous pencherez pour humer le délicat parfum d’une fleur, pensez à la regarder dans les yeux.

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