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glottophobie

Le mot du jour

Le mot glottophobie fait son entrée dans l’édition 2023 du Petit Robert.

Présent dans le Wiktionnaire depuis la sortie du livre de Philippe Blanchet « Discriminations : combattre la glottophobie » en 2016, il fait partie de ces rares termes de sociolinguistique qui circulent au-delà des cercles de spécialistes.

 

Le mot

Le mot glottophobie est forgé à partir de deux éléments grecs : glôssa, « langue » et -phobia, « fuite due à la panique, d’où un effroi, une peur intense et irraisonnée » (Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française). La racine glôssa, sous la forme gloss- et sa variante glott-, est présente dans de nombreux termes français : glossaire, glossolalie, glose, glotte, polyglotte…

Le suffixe -phobie sert à construire des termes qui pointent la discrimination de l’étranger (xénophobie) ou de certaines catégories de personnes (homophobie, islamophobie, judéophobie…), sous couvert d’une peur irraisonnée. La glottophobie peut ainsi être définie comme la discrimination d’une personne en raison de sa façon de parler une langue ou une variété de langue.

Cependant, dans l’usage, le mot glottophobie est principalement employé pour évoquer une discrimination à l’accent ; celle-ci est parfois décrite dans la littérature scientifique en langue anglaise sous le nom d’accentism.

La notion scientifique

Le terme a été introduit par le sociolinguiste Philippe Blanchet depuis 1998, mais c’est surtout en 2018 que la notion a été mise en avant, suite à un épisode médiatico-politique retentissant. Le 17 octobre 2018, à la sortie de l’Assemblée nationale, Jean-Luc Mélenchon imite maladroitement l’accent d’une journaliste toulousaine, Véronique Gaurel (grand reporter sur France 3 national), en lançant un « Mais qu’esseu que ça veut direu ? » méprisant, avant de se reprendre et de présenter des excuses à demi-mot deux jours plus tard. Tout le monde a vu dans cette attitude une manifestation de glottophobie. Celle-ci pointe des comportements qui peuvent aller de la simple moquerie à une discrimination effective à l’emploi, en passant par toutes sortes de remarques désagréables et désobligeantes. L’un de ses effets est de causer de l’insécurité linguistique chez celles et ceux qui en sont victimes, à savoir le sentiment désagréable et déstabilisant de ne pas maitriser les codes attendus ou de ne pas parler « comme il faut ». Blanchet insiste sur le fait que la discrimination porte non pas sur les langues, mais sur des personnes : en raillant une façon de parler, c’est la personne qui parle et l’identité sociale à laquelle elle est associée qu’on vise et qu’on minore.

Des exemples de glottophobie

Si la glottophobie n’est pas un phénomène aussi massif que les discriminations fondées sur la couleur de peau, le genre, les préférences sexuelles, la religion, les origines sociales, le lieu de résidence, elle est cependant bien documentée notamment dans les domaines dans lesquels la parole joue un rôle important.

Ainsi, en écoles de journalisme ou dans les rédactions les remarques sur l’accent – social ou régional – foisonnent. Cela amène les journalistes à modifier leur façon de parler pour essayer de se conformer aux codes visiblement attendus dans la profession. Ces dernières années, plusieurs ateliers ont été consacrés à ce sujet dans différents festivals de journalisme et un documentaire de Victoire Tuaillon diffusé sur Arte Radio explore le formatage des voix de radio qui passe notamment par un gommage plus ou moins conscient des accents régionaux : « Et là c’est le drame »[1]. Le journaliste politique Jean-Michel Aphatie, connu pour être l’exception qui confirme la règle avec son accent basque qu’il n’a jamais quitté dans les médias nationaux, a publié avec Michel Feltin-Palas un livre sur le sujet (J’ai un accent, et alors ? Michel Lafon, 2020).

Au-delà du journalisme, les témoignages de glottophobie les plus fréquents concernent les métiers de l’enseignement (avec des discriminations déclarées lors de certains concours de recrutement), la communication, la vente, ainsi que les professions artistiques. Au théâtre et cinéma, des artistes affirment que leur accent régional les relègue à jouer des rôles secondaires « marqués », et que toute tentative de jouer des rôles « sérieux » en conservant leur accent se solde par des moqueries ou des disqualifications.

En politique, l’accent peut être un frein aux ambitions nationales, étant donné que dans les institutions l’élite de la république parle un français standard ou parisien très normé. Lorsque Jean Castex, maire de Prades (Pyrénées-Orientales) et originaire du Gers, fut nommé Premier ministre, de nombreux commentaires ont focalisé leur attention sur son accent ; le plus caricatural fut sans doute ce tweet du journaliste Bruno Jeudy de Paris-Match : « Le nouveau premier ministre n'est pas là pour chercher la lumière. Son accent rocailleux façon troisième mi-temps de rugby affirme bien le style terroir ». Certes, Jean Castex n’a pas souffert de son accent – d’ailleurs très peu marqué – pour obtenir le poste de Premier ministre, mais tous ses discours ont été accompagnés d’un soupçon d’illégitimité et son accent a souvent été un moyen de le rendre « sympathique » mais « pas crédible », ce qui correspond exactement à l’ambiguïté que l’on prête aux accents du Sud en France.

Le fait de déclasser le statut d’une langue, comme lorsqu’on rabaisse les langues dites « régionales » au rang de « dialecte » ou, pire encore, de « patois », peut être perçu comme une manifestation de glottophobie. Il en est de même pour le reproche qui est parfois fait aux personnes qui parlent une autre langue que le français dans l’espace public (« on est en France, on doit parler français »), notamment l’arabe. Enfin, un peu partout dans le monde, les conflits politiques peuvent avoir un versant linguistique et glottophobique : l’interdiction du catalan sous la dictature de Franco ou, jusqu’à il y a quelques années, du kurde en Turquie… Et les tensions entre russe et ukrainien dans le conflit qui se déroule en Ukraine sont empreintes de glottophobie depuis des décennies.

Médéric Gasquet-Cyrus

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Photographie : (c) Lola Hakimian

 

 

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