Daron

Les mots du bitume

n. m. : père. Dérivé : n. f. daronne

Daron est un terme bien plus ancien qu’il n’y paraît. C’était déjà un mot d’argot au XVIIIe siècle et on soupçonne qu’il existait bien avant. Il semblerait qu’il fût une espèce de mot-valise, soit le croisement de deux mots : dam, « seigneur » et baron. On retrouve ce dam qui nous semble aujourd’hui si singulier, dans le nom latin dominus, « le maître », qui a donné quantité de mots en français : damoiseau, demoiselle, dominer, domino, etc. Cette hypothèse inscrit le mot dans une lignée patriarcale où le père est aussi le seigneur, le chef, et cela signifie que son emploi contemporain est le même qu’à l’origine. Le mot a donc très peu évolué, hormis une petite digression au XXe siècle, où il a servi à désigner le « patron » (années 1930) et le tenancier de cabaret ou de maison close.

Il en va de même pour le féminin daronne qui s’est épanoui à la même période que son partenaire masculin et n’a presque pas bougé à travers les siècles. La daronne est, et a toujours été, la « mère » et « maîtresse de maison ».

L’emploi courant du mot daron s’est sérieusement détendu et émancipé du carcan patriarcal ! On l’emploie souvent au pluriel, mes darons, pour parler des parents en général. Il est assez peu connoté dans son emploi quotidien bien qu’il y ait souvent des choses à reprocher aux figures d’autorité. On dira donc avec humour, à un·e ami·e, un frère ou une sœur : « Fais pas ton/ta daron·ne ! »

Sans père et sans repères

Le mot a battu de l’aile dans la seconde moitié du XXe siècle puis, dans les années 1980, il fait son grand retour afin de briller… par son absence. Oui, c’est cela que l’on reproche au père, d’être absent. Le rap semble s’exprimer d’une seule voix : les daronnes sont des madones, et les darons, des cons. Les pères ne sont que l’ombre de leur ombre, des modèles défaillants, mais quand ils sont bel et bien présents, c’est là qu’ils deviennent gênants…

CITATIONS

« […] or le grand Jupiter,

le Daron de l’olimpe, ayant dans le silence,

ces messieurs entendu jaser et caqueter,

propose amandement ; aussitôt on avance,

on écoute avec zèle, et voici ce qu’il dit :

d’abord messieurs, je trouve en vous beaucoup d’espri

la courte paille

pour terminer bataille

n’est pas à négliger, mais ne pourroit-on pas

régler plus sûrement le destin des états ? »

Épître à M. de La Fayette, « La courte-paille et le congrès », Fable. Par M. de Bohaire. Éd. Chez la veuve Duchesne et fils (à Paris), 1792. (Référence : Gallica) 

 

« J’aimerais plus t’en vouloir à l’inverse de mon cœur

Une rancœur intérieure d’avoir juste un géniteur.

À toute personne délaissée, sans présence de darons

Divorcés ou décédés, qui ont juste hérité d’un nom. »

Sniper, « Sans repères », Gravé dans la roche, 2003.


« Je vois défiler tous les darons sauf les miens. Ils ordonnent à leurs mômes de me souhaiter le bon week-end, sans se préoccuper de savoir si on est potes. »

Maria Pourchet, Champion, Gallimard, 2015.

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Adapté de l'ouvrage Les mots du bitume, par Aurore Vincenti

De Rabelais aux rappeurs, un petit dictionnaire de la langue de la rue. Avec la préface d’Alain Rey.

 

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