Féminicide

Les mots de l’époque

Féminicide a été élu mot de l’année 2019 par les internautes, fidèles des Éditions Le Robert. Le mot n’était entré dans Le Petit Robert que quelques années auparavant, en 2015, et il témoigne d’une urgence de nommer des crimes jusque-là maintenus dans l’ombre. 

 

On attribue la maternité du terme à la sociologue et féministe sud-africaine, Diana E. H. Russel sous la forme plus courte femicide. Féminicide et fémicide/femmicide existent en français et témoignent d’une longue histoire, à la fois littéraire et politique.

Diana E. H. Russel forge ce mot-valise femicide, contraction des mots anglais female et homicide. Elle le prononce en 1976 lors du premier tribunal international sur les crimes contre les femmes à Bruxelles. À cette occasion, elle définit le terme comme « un crime de haine envers des femmes et perpétré par des hommes ». Il faut attendre le début des années 1990, pour qu’elle en fasse le sujet central et le titre d’une étude menée avec Jill Radford, professeure de criminologie anglaise : Femicide, the Policitcs of Woman Killing[1]. C’est alors que le mot entre dans le champ de la recherche et inspire Marcela Lagarde et Julia Monárres, respectivement anthropologue et sociologue mexicaines, qui l’emploient dans sa version espagnole feminicidio, au sujet des disparitions et meurtres de femmes au Mexique à partir de 1993. Le mot femicide se rallonge alors d’une syllabe et devient, en espagnol, feminicidio.

Lagarde justifie le passage de l’anglais femicide à l’espagnol feminicidio en arguant que femicide pourrait être compris comme un simple homicide de femme, sans motivation sexiste. Selon sa définition, le feminicidio renvoie au fait qu’une femme soit tuée et violentée parce qu’elle est femme. Elle ajoute à cela la nécessité de tenir l’État pour responsable d’un climat d’insécurité pour les femmes ainsi que de la validation et du maintien institutionnel de la domination masculine.[2]

C’est de cette adaptation de cette branche sud-américaine qu’est issu le français féminicide. Le passage au français se fait sans encombre en remontant vers les racines latines : la base femina « femme », et le suffixe -cide issu de la racine verbale caedere « tuer ». On retrouve, en français, quantité de mots composés de ce suffixe (génocide, infanticide, suicide, matricide…). Féminicide est un mot très lisible et compréhensible car on reconnaît aisément, en français, les deux éléments qui le composent.

 

Du XVIIe au XIXsiècle : invention comique, délire romantique…

Si Diana E. H. Russel est l’inventrice du mot au sens où elle le découvre, elle n’en est pourtant pas la créatrice. En ce qui concerne ses origines en français, on trouve le mot bien avant le XXe siècle, majoritairement sous la forme femmicide.

La première occurrence du terme disponible à ce jour date du XVIIe siècle et apparaît sous la plume de Scarron dans sa pièce Jodelet le duelliste, jouée pour la première fois en 1643 (première édition du texte, 1645). Le mot est un néologisme burlesque dont Scarron et les auteurs de l’époque étaient coutumiers et qu’ils brandissaient pour faire rire le public à coup sûr. Il surgit sous une forme métaphorique dans la réplique du personnage comique Jodelet, valet de Dom Félix, un avatar de Dom Juan :

« À l’église où l’on doit seulement prier dieu,

Vous n’allez qu’à dessein d’y mettre tout en feu ;

Là, vos yeux travaillant à faire femmicides,

Tantôt sont vus mourans et de larmes humides,

Tantôt jettant le feu comme miroirs ardens,

Vont sur les pauvres cœurs fléches de feu dardans ? »

Il est repris, quelques décennies plus tard, dans une pièce de Jean-François Regnard, contemporain de Molière et ayant sans doute vu des pièces de Scarron. La Foire Saint-Germain (1695) « Hélas Monsieur, elle est morte ; l’on m’avoit accusé de l’avoir tuée ; et sans argent et des amis, j’aurois été pendu pour un femmicide. » (source : Gallica) Acte III, scène 4.

Là encore, la vocation de cet emploi est purement comique, bien qu’il soit difficile de concevoir aujourd’hui qu’on parle d’un tel crime pour rigoler… Puis, féminicide émerge à nouveau au XIXe siècle dans un contexte où le crime revêt une coloration « passionnelle » qui survit jusqu’au XXIe siècle. C’est le cas notamment dans les médias où les mentions « crimes passionnels » et « drames conjugaux » remplacent quasi systématiquement les « crimes », « meurtres » et « féminicides » attendus dans ces circonstances.

Ainsi, on trouve une série d’occurrences du terme au XIXsiècle, où il est tantôt adjectif, tantôt substantif avec, par exemple, des « hommes femmicides » : des hommes qui tuent des femmes, ainsi que des « femmicides » : des meurtres de femmes. Parfois même, des meurtres commis par des femmes :

« C’est l’éternel roman des crimes impunis. Combien d’homicides ou plutôt de femmicides dans l’entraînement des passions ! Il y a des femmes qui tuent avec une cruauté souriante. »

Arsène Houssaye, Alice : roman d’hier, Paris, 1880.

Dans Le Veau d’or, feuilleton inachevé de Frédéric Soulié[3] et repris par Delphine de Girardin, la définition du mot est claire puisqu’il évoque un personnage fort imbibé : « C’était un ivrogne qui avait tué sa femme au dessert. » Il est décrit, quelques lignes plus loin, comme un « spongieux femmicide ». P. 235, Le Siècle, 1856. Cette description se trouvant en fin de feuilleton, il y a fort à parier que le terme femmicide apparaît sous la plume de Delphine de Girardin (alias Léo Lespes).

Toutes les occurrences du terme, servant à désigner tantôt le crime lui-même, tantôt celui (ou celle qui l’a perpétré), sont néanmoins cantonnées au registre humoristique et le mot, aussi bien que l’acte, n’est jamais pris au sérieux.

 

2019

Il semble difficile de rattacher l’usage de femmicide lorsqu’il fut créé à celui qui nous intéresse aujourd’hui. Si le mot apparaît dès le XVIIe siècle sous la forme d’une fantaisie littéraire, au XIXe siècle il se double d’une couche d’un certain romantisme misogyne (si tant est que cela existe !) attribué au crime dit « passionnel ». On voit se dessiner l’imaginaire qui entoure le meurtre d’une épouse dès le XIXe siècle et dont les traces perdurent encore aujourd’hui dans la sémantique dont on affuble couramment ces crimes. De là, la nécessité de reprendre et redéfinir le féminicide.

Diana E. H. Russel et les féministes sud-américaines en refondent complètement la définition en interrogeant les facteurs politiques qui le sous-tendent. Un gouffre sépare le néologisme femmicide de Scarron du femicide de Russel. Force est de constater qu’entre la réflexion sur le sujet qui anime les années 1990 et l’usage du mot en 2019, il y a encore un monde puisque viennent s’ajouter des revendications juridiques ainsi que des emplois spécifiques du terme qui concernent notamment le meurtre d’une femme par son conjoint ou son ex-conjoint.

Il y a quelques jours encore, le 18 février 2020, la possibilité d’inscrire le mot féminicide dans le Code pénal a été rejetée car jugée « inutile » et décrite comme une « fausse bonne idée » selon le rapport de la députée de la majorité Fiona Lazaar. En cause, une définition jugée trop floue du terme : meurtre d’une femme ? Meutre d’une femme en raison de son genre ? Meurtre d’une femme par son conjoint ? La définition semble tantôt trop large, tantôt trop restreinte, chose qui concerne tant de mots ! Ma méconnaissance en droit me donne envie de croire que le Code pénal est pur de toute polysémie… En somme, on ne saurait dire si c’est vraiment le mot qui coince ou la reconnaissance de ce à quoi il renvoie. Le mot échoue encore à passer de la sphère politique au domaine juridique.

En ce qui concerne l’emploi spécifique du mot comme désignant le meurtre d’une femme par son (ex-)conjoint, certains arguent que féminicide n’est pas le plus apte à décrire un tel crime et qu’il faudrait lui préférer uxoricide, formé sur le latin uxor, « épouse ». D’une part, à mon sens, ce dernier ne convient pas, car sa racine latine uxor « épouse » est obscure, à moins d’avoir étudié le latin… Or, il s’agit d’employer un terme qui rende visible les crimes en question. Le cacher derrière une sombre racine latine serait contre-productif. D’autre part, selon Margot Giacinti, chercheuse en sciences politiques, son histoire le lie, en droit romain, à l’adultère comme violation du droit marital par l’épouse. Dans ce contexte, le mot uxoricide ne désigne pas un crime mais une réponse légitime à cet outrage.[4] Exit uxoricide…

Enter, féminicide. C’est, en grande partie, le fruit du travail des militantes françaises qui s’appliquent à nommer, décompter, raconter et coller sur les murs des villes les histoires de ces femmes mortes sous les coups de leur partenaire. Si des femmes meurent jour après jour, le mot féminicide est bien vivant et l’évolution de son emploi contribue à rendre visible des crimes jusque-là largement invisibilisés. Ainsi, la définition du mot s’étend bien au-delà du dictionnaire qui en donne une définition générale et nécessaire : « meurtre d’une femme, d’une fille en raison de son sexe. » Nous avons besoin de la sociologie, de l’anthropologie, de la linguistique mais aussi du militantisme pour remettre le mot au travail et lui donner une force de frappe qui commence enfin à être reconnue, en 2019.

 

[1] Twayne Publishers, 1992.

[2] Il convient pourtant de noter qu’une autre branche de la réflexion est menée par des intellectuelles du Costa Rica, notamment Ana Carcedo et Montserrat Sagot. Contrairement aux chercheuses mexicaines, elles préfèrent conserver la version originelle, calquée sur l’anglais : femicidio. Pour aller plus loin sur les deux courants de pensée en Amérique latine : Marylène Lapalus, « Feminicidio / femicidio : les enjeux théoriques et politiques d’un discours définitoire de la violence contre les femmes »Enfances Familles Générations [En ligne], 22 | 2015, mis en ligne le 15 novembre 2015, consulté le 10 janvier 2020.

[3] Frédéric Soulié est un feuilletoniste contemporain de Balzac tombé dans l’oubli et mort avant de compléter le récit.

[4] « Faut-il parler de féminicide ou d’uxoricide » propos recueillis par Alice Develey, Le Figaro, 3 septembre 2019.

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