Sommes-nous envahis par les anglicismes ?

Les mots de l’époque

Quand on demande aux gens ce qui pourrait mettre la langue française en danger, on entend souvent citer les anglicismes et la place trop importante que l’anglais prendrait aujourd’hui dans notre langue.

On entend même des gens utiliser des termes comme invasion. Notre langue serait « polluée », voire « infestée » d’anglicismes.

Si on parle d’« anglicismes », on est directement confronté à un problème de définition. En effet, dans le mot anglicisme, le suffixe -isme pourrait sous entendre qu’il y en aurait trop, une sorte d’excès, comme dans maniérisme, populisme ou protectionnisme.

Pour garder une certaine objectivité, les linguistes parleront plutôt d’« emprunts ». Finalement, le mot anglicisme, ça sert surtout à rappeler qu’un mot n’est pas vraiment français. Mais alors c’est quoi, un mot vraiment français ? Prenons trois exemples : moustache, guitare et train. Qui dirait aujourd’hui que ces mots ne sont pas français ? Pourtant, moustache vient de l’italien, guitare de l’arabe en passant par l’espagnol et, quand il désigne un moyen de transport, le mot train nous vient de… l’anglais.

Donc, quand un mot d’origine anglaise est bien intégré, comme budget ou compétition, est-ce que c’est toujours un anglicisme ? Et si le mot d’origine anglaise qu’on emprunte est lui-même d’origine française ? Comme le mot tennis, qui vient du mot tenez adressé à l’adversaire lorsqu’on lui envoyait la balle au jeu de paume. Ou encore le mot management, qui fut emprunté au xve siècle au verbe français mesnager qui signifie « tenir en main » et qu’on retrouve aujourd’hui dans le mot manège.

Et si l’anglicisme n’existe qu’en français, est-ce que c’est toujours un anglicisme ? En anglais, un smoking se dit « tuxedo » et si vous invitez un Anglais à une soirée people, il pensera que vous l’invitez à une soirée avec des gens. 

Et si le mot est à moitié français ? Sa terminaison par exemple. Un stripteaseur ou une blogueuse, est-ce que ce sont encore des anglicismes ?

Et si l’anglicisme est prononcé à la française ? En France, on prononce un /skwar/ et pas un /skwèr/, ou la /séia/ plutôt que la /siyayé/ pour la CIA. On dit pourtant le /èfbiaïe/ et pas le /èfbéi/.

Et si le mot anglais est écrit à la française ? Par exemple, si on écrit « louseur » pour looser, est-ce qu’il devient français ? C’est ce qu’on a fait avec bouledogue ou redingote (qui viennent de bulldog et de riding coat, le manteau pour monter à cheval).

Et si c’est un grand écrivain qui utilise l’anglicisme en premier, ça compte ? Stendhal écrit Les Mémoires d’un touriste et introduit pour l’occasion le mot touriste dans la langue française. On lui doit aussi l’expression « happy few », utilisée dans La Chartreuse de Parme en référence au Henry V de Shakespeare. Et Mallarmé est le premier à utiliser le mot fashion.

En réalité, plus de la moitié des mots anglais sont d’origine française, la Cour et les institutions d’Angleterre ayant été francophones pendant plus de trois siècles. Les anglicismes, c’est souvent un prêté pour un rendu.

En plus, on parle toujours des anglicismes qui nous envahissent, mais pas de ceux qui disparaissent. L’« ado » a repris le pas sur le « teenager » des années 1980. La « boite » a remplacé le « dancing » et la « muscu » le « body building ».

Mais ne soyons pas naïfs. Beaucoup de gens utilisent aussi les anglicismes par snobisme. La start-up nation de Macron a tendance à « pitcher les business plans au CEO pour benchmarquer un crowdfunding disruptif ».

On maquille le français en anglais pour les mêmes raisons qu’on le maquillait en italien à la Renaissance. Un concerto pour soprano a cappella, c’est comme un break de funk qui groove. La différence est culturelle, pas linguistique. Mais qui oserait dire aujourd’hui que le vocabulaire de la musique classique est infesté d’italianismes ?

Les gens n’ont pas de problème avec les emprunts, ils ont des problèmes avec l’anglais. La culture dominante à la Renaissance, c’est l’italien. Aujourd’hui, que ça nous plaise ou non, c’est la culture anglo-saxonne. Si on veut plus de vocabulaire français dans la culture, il faut développer plus de culture française. Ou plutôt francophone, parce que la culture française, ça ne doit pas forcément venir de France.

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Cette chronique est extraite de l'ouvrage Le Français n’existe pas, dans lequel Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, deux comédiens belges - également linguistes de formation et professeurs de français - remettent en cause nos certitudes sur la langue française avec humour. À travers vingt et une chroniques diffusées pour la plupart sur France Inter, Hoedt et Piron dynamitent joyeusement poncifs et idées reçues sur « le bon usage » du français, en ouvrant le dialogue avec des chercheurs et des linguistes de tous horizons. Un ouvrage idéal pour réinventer notre rapport à la langue, avec humour et intelligence ! 

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