« C’est l’Académie française qui décide des mots qui entrent dans le Petit Robert ? » Cette question revient souvent, et pourtant... la réponse est non ! Les Éditions Le Robert et l’Académie française sont deux entités totalement indépendantes, qui produisent chacune leur dictionnaire (« dictionnaires » au pluriel dans le cas du Robert). Mais alors, qu’est-ce qui les distingue vraiment ?
La langue française : deux photographes, un même paysage
Imaginons deux photographes face au même paysage. L’un choisit un cadrage serré, une pose longue et des couleurs sobres. L’autre opte pour un grand angle, une série de clichés rapides et des contrastes marqués. Résultat : deux photographies très différentes du même sujet, chacune avec sa personnalité et son intention. C’est exactement ce qui se passe avec le Dictionnaire de l’Académie française et le Petit Robert, qui regardent tous deux la langue française, mais ne la photographient pas de la même manière.
Et tant mieux ! Chaque dictionnaire reflète une conception de la langue et de la façon dont on doit la raconter.
Petit Robert et Académie française : une question de rythme
Première différence de taille : le rythme de publication. Le Dictionnaire de l’Académie française avance à son propre tempo. Entre la dernière édition complète (2024) et l’avant-dernière, il s’est écoulé près de… 90 ans. Une vraie pose longue (pour en revenir à notre métaphore photographique) !
Le Petit Robert, lui, fonctionne plutôt en mode rafale. Chaque année, une nouvelle édition paraît, enrichie d’environ 150 nouveaux mots, sens et expressions et de 1 000 à 1 500 articles actualisés. Cette fréquence permet de suivre l’évolution de la langue quasiment en temps réel et d’intégrer rapidement les néologismes qui s’installent dans l’usage.
Côté volume, les chiffres parlent d’eux-mêmes. La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française compte 53 000 mots, soit 21 000 de plus que la précédente. Un bond considérable, certes, mais qui reste le fruit d’un travail étalé sur plusieurs décennies. Le Petit Robert, quant à lui, recense 65 000 mots, tandis que le Grand Robert, uniquement disponible en version numérique, en compte 100 000. Cette différence s’explique par des critères de sélection qui diffèrent, puisque les objectifs de ces dictionnaires sont différents.
Prescriptivisme contre descriptivisme : la clé de lecture
Normativité d’un côté, observation de l’autre : c’est sans doute là que réside la différence la plus importante. Le Dictionnaire de l’Académie française adopte une posture normative (ou prescriptiviste). Plutôt que de décrire la langue, il la norme. Autrement dit, il indique ce qui relève du « bon usage » et signale les tournures selon lui fautives.
Le Petit Robert, de son côté, se veut observateur (ou descriptiviste) en rendant compte de la langue telle qu’elle est parlée, écrite et vécue par les locuteurs et locutrices. Il intègre les mots répandus dans l’usage, quel que soit leur registre : langue soutenue, courante, familière, voire argot. Pas de jugement moral, mais une information précise sur le contexte d’emploi de chaque terme. À chacun, ensuite, de faire ses choix linguistiques en toute connaissance de cause.
Prenons l’exemple des anglicismes. L’Académie en accueille certains, comme start-up, mais en exclut d’autres, comme smartphone ou selfie. Le Petit Robert, quant à lui, les intègre dès lors qu’ils sont largement utilisés en français, tout en signalant leur origine et en proposant, le cas échéant, des équivalents français. Il ne faut pas en déduire pour autant que le Petit Robert encourage l’usage des anglicismes : il fournit simplement les outils pour les comprendre et savoir dans quel contexte ils peuvent (ou pas) être employés. Le choix final revient toujours au locuteur.
Les deux dictionnaires n’ont pas non plus la même vocation pratique. Le Dictionnaire de l’Académie française est conçu avant tout comme un outil de compréhension : les articles sont détaillés, avec de nombreux exemples forgés (c’est-à-dire inventés par les rédacteurs) et locutions. Le Petit Robert permet de comprendre les mêmes mots, mais va plus loin en proposant des citations littéraires qui montrent le mot en contexte réel, ainsi que des analogies (mots liés par le sens) qui aident à retrouver un terme oublié ou à enrichir son vocabulaire. À partir du mot nuage, par exemple, le Petit Robert vous orientera vers nébuleux, nuée, cloud, infonuagique... autant de pistes pour affiner votre expression.
Dans sa version numérique, le Petit Robert pousse encore plus loin cette logique : des centaines de milliers de synonymes, de collocations, d’exemples d’usage... Un véritable laboratoire linguistique au service de celles et ceux qui écrivent !
Petit Robert et Académie française : une indépendance totale, et heureusement !
Revenons à la question initiale : quel rapport entre le Robert et l’Académie française ? La réponse tient en un mot : aucun. L’Académie française décide des mots qui entrent dans son propre dictionnaire. Le Robert décide de ceux qui entrent dans le Petit Robert et les autres dictionnaires de marque Le Robert. Aucune tutelle, aucune validation croisée, aucune hiérarchie : l’indépendance est totale, et c’est tant mieux !
Les deux dictionnaires nous offrent leur propre vision de la langue. Alors, réjouissons-nous qu’il n’y ait pas une voix unique, et laissons à chacun le choix de son… ou de ses dictionnaire(s) !
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