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Qui crée les nouveaux mots ?

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Qui a inventé le mot infox ? Et boloss, d’où ça vient ? La vérité, c’est que les mots naissent rarement d’un seul coup de plume. Ils émergent, se propagent, se transforment... et finissent parfois par entrer dans les dictionnaires, notamment le Petit Robert. Mais alors, qui sont ces « faiseurs de mots » ? Qui a le pouvoir de faire évoluer notre langue ? Le Robert mène l’enquête !

Vous, moi, nous : les locuteurs, premiers créateurs

Commençons par une vérité qui risque de vous étonner : vous, locuteur ou locutrice du français, êtes un créateur, une créatrice de mots. Oui, vous ! Chaque fois que vous bricolez un terme pour mieux vous faire comprendre, vous participez à la grande aventure de la langue. Dans la rue, sur les réseaux sociaux, au bureau, les mots naissent de nos besoins. Un mot trop long peut être raccourci (dég pour dégoûté) ; un mot peut être détourné de son usage d’origine et donner naissance à une nouvelle expression (c’est une dinguerie !) ; chaque milieu professionnel élabore son propre jargon... Bref, les créations spontanées sont partout. Elles naissent de la créativité populaire, du désir de se distinguer, de l’humour, ou simplement de la flemme de prononcer toutes les syllabes d’un mot.

Pensez aux mots du quotidien : texto, sécu, télé... Tous ont été créés par des gens ordinaires qui cherchaient à se simplifier la vie. Et que dire de l’argot, cette formidable usine à mots qui puise dans toutes les langues, inverse les syllabes et détourne les sens ? C’est le peuple qui parle, qui invente, qui transforme.

 

Les artistes et la création lexicale : ils donnent le la

Si nous sommes tous des créateurs potentiels, certains ont plus d’impact que d’autres. Les écrivains, rappeurs, humoristes ou influenceurs possèdent une influence de taille : leur audience. Quand Victor Hugo popularise en français le mot pieuvre, quand Rabelais invente le mot génie, ils ne font pas qu’enrichir leur texte, ils marquent la langue de leur empreinte. Aujourd’hui, les rappeurs sont devenus des orfèvres du langage. Booba, Orelsan ou Niska ne se contentent pas d’utiliser les mots du dico : ils les détournent, les réinventent, en forgent de nouveaux.

Ces créateurs ont compris que la langue était vivante, qu’elle devait se réinventer pour coller à notre époque. Et quand leurs trouvailles font mouche, elles se diffusent à une vitesse vertigineuse, notamment grâce aux réseaux sociaux.

 

Quand les médias et le monde pro créent des mots

Les mots ne naissent pas que dans la rue ou sur scène. La presse, les start-up, les personnalités politiques sont aussi de formidables producteurs de vocabulaire. Face à une innovation, il faut bien la nommer ! Smartphone, podcast, cryptomonnaie… chaque avancée technologique ou scientifique appelle son lot de termes nouveaux. Le monde médical invente sans cesse (ciseaux moléculaires, ARN messager), l’informatique aussi (cloud, apprentissage profond, hallucination d’IA). Ces créations répondent à un besoin précis : désigner quelque chose qui n’existait pas avant.

Un mot peut naître dans la discrétion, mais pour s’imposer, il lui faut de la visibilité. C’est là qu’interviennent les médias et les réseaux sociaux. Quand un journaliste utilise un terme nouveau pour décrire l’actualité, il lui donne une légitimité. Quand un hashtag devient viral, c’est toute une communauté qui suit le mouvement. Les médias ne créent pas toujours les mots, mais ils les popularisent. Ce sont les amplificateurs qui transforment une invention locale en phénomène national, voire mondial. Pensez à confinement pendant la pandémie : le mot existait, certes, mais son usage massif l’a propulsé au rang de mot de l’année. On peut aussi citer rescapé, forgé à partir de la forme picarde de réchapper après la catastrophe minière de Courrières en 1906, pour désigner ceux qui avaient survécu à l’effondrement. Repris par la presse nationale, le terme est sorti de son ancrage régional pour conquérir la langue française.

 

Les institutions et la création néologique

Quand on pense aux institutions, on pense surtout à l’Académie française. Or, celle-ci ne crée pas de mots nouveaux, mais se contente de prescrire le « bon usage » de la langue. En revanche, les organismes d’aménagement linguistique – la Commission d’enrichissement de la langue française, en France, et l’Office québécois de la langue française, au Québec – ont pour mission de proposer des néologismes destinés à remplacer les anglicismes : infox à la place de fake news, ou encore hypertrucage à la place de deepfake. Si ces deux exemples sont parvenus à se faire une place dans l’usage jusqu’à entrer dans le Petit Robert, de nombreux néologismes créés de toutes pièces par les organismes peinent à rivaliser face à la diffusion à vitesse folle de leur concurrent emprunté à l’anglais.

 

Qui fait évoluer le sens des mots qui existent déjà ?

Si la création de mots est déjà fascinante, l’évolution du sens des mots l’est tout autant. Un mot peut naître avec une signification précise, puis glisser vers autre chose au gré des usages. Qui décide de ces métamorphoses ? Encore une fois : (un peu) tout le monde.

Prenez génial. À l’origine, l’adjectif désignait ce qui était lié au génie, au talent exceptionnel. Aujourd’hui, on peut dire d’une soirée qu’elle est géniale, dans le sens de super (sans aucune allusion à un quelconque génie). Le mot a basculé dans le langage courant, perdant sa grandeur initiale pour devenir un simple synonyme de super ou chouette. Qui a fait ça ? Les locuteurs et locutrices, par milliers, qui ont étiré le sens du mot jusqu’à le transformer. Autre exemple : horrible voulait dire « qui inspire l’horreur ». Maintenant, on peut aussi dire d’un mauvais film qu’il est horrible – même si c’est une comédie et pas un film d’horreur. Dans le même genre, fou ne se cantonne plus à la folie, mais aussi à l’incroyable : c’est fou !

Les jeunes générations ont leur rôle à jouer dans ces mutations. Les contextes changent aussi le sens des mots. Vous l’aurez compris : la création et l’évolution des mots sont des processus collectifs. Personne ne décide seul. Pas d’autorité suprême, pas de grand architecte du vocabulaire. La langue est une démocratie chaotique où chacun apporte sa pierre à l’édifice.

 

Quel est le rôle des lexicographes dans la création des mots ?

Les lexicographes, notamment au Robert, repèrent et observent les mots qui circulent depuis plusieurs années, dans différents contextes (écrits et oraux), et qui répondent à un besoin linguistique réel. Ils ne créent pas les mots et ne décident pas de ce qui entre ou non dans la langue : ils ne font qu’observer et constater, et attendent qu’un mot soit suffisamment répandu et stable pour l’intégrer. Ce ne sont pas les créateurs, mais les archivistes de notre vocabulaire vivant.

Les nouveaux mots racontent notre temps. Ils disent nos préoccupations, nos innovations, nos manières de vivre. Aujourd’hui, nous avons écoresponsable, burn-out, ubérisation... Et demain ? Quels mots inventerons-nous pour parler de l’intelligence artificielle, du changement climatique, des nouvelles formes de travail ? Personne ne le sait encore. Mais une chose est sûre : ils naîtront de nos échanges et de notre créativité collective.

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