Délestage

Le mot du jour

Au cours des derniers mois, les services d’urgence ont dû reporter des chirurgies et des rendez-vous pour accueillir un nombre croissant de patients atteints du coronavirus.

C’est cet ajournement que la Direction générale des affaires universitaires, médicales, infirmières et pharmaceutiques du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec a appelé délestage. Mais s’il est vrai que cet emploi récent représente bien une nouveauté qu’on doit aux Canadiens, ceux-ci sont pourtant loin d’être les seuls francophones à connaître ce mot : d’où vient-il ? Quel est le point de départ sur lequel se sont appuyés les Québécois, les Acadiens et les Franco-Ontariens pour innover ?

Lest « poids, charge » : une origine polygénétique

Les spécialistes qui s’occupent d’histoire du lexique sont souvent amenés à choisir, pour déterminer l’origine d’un fait lexical, entre un scénario de monogenèse ou de polygenèse. Le premier implique qu’un mot ait vu le jour à un endroit et à un moment précis, d’où il se serait diffusé par la suite. Le deuxième suppose que la présence d’un mot dans plusieurs lieux (ce qui présume souvent aussi dans plusieurs langues) soit le résultat de causes multiples. C’est le scénario polygénétique qui est à l’origine, bien souvent, de la néologie qu’on observe dans le vocabulaire maritime. Dans le cas qui nous occupe, lest (et sa variante plus ancienne last, qui a donné ballast) est le résultat de plusieurs apports d’origine germanique – néerlandais et frison d’une part, anglais d’autre part – transmis par le biais du commerce pratiqué entre les marines du Ponant durant l’Antiquité et le haut Moyen Âge. Dans les langues germaniques prêteuses, lest (last) avait le sens de « cargaison ; poids de cette cargaison », avant d’être employé ensuite comme unité de mesure (dont la dimension exacte pouvait varier selon les royaumes).

Délestage : au départ, une pratique navale

Le vocabulaire maritime français possède depuis 1660 le dérivé délestage, désignant une action qui consiste à décharger un vaisseau de l’amas de sable et de cailloux (le lest) déposé à fond de cale lui permettant de tenir en assiette sur l’eau. Lester une embarcation permet d’assurer sa stabilité grâce à un poids, tandis que délester et le dérivé délestage renvoient tous deux au fait de l’en décharger. C’est à cette opération que seront associées par métaphore des actions touchant toute une gamme de domaines : électricité, aqueduc, trafic routier, affaires, politique et santé.

De nos jours, l’un des emplois les plus connus à travers l’espace francophone de délestage s’applique au domaine de la distribution de l’électricité. Le mot y renvoie à une pratique consistant à couper momentanément l’approvisionnement en électricité lorsqu’un déséquilibre provoqué par une trop forte demande est constaté, afin d’éviter une panne. La métaphore se construit sur la surcharge affectant les installations électriques, à laquelle on remédie par une coupure. On relève aussi le délestage d’eau en Belgique, en République démocratique du Congo, au Burkina Faso, au Gabon, à Madagascar et à Mayotte, une pratique de coupure similaire à laquelle les municipalités ont recours en cas de sécheresse. À Saint-Louis-du-Sénégal, c’est un canal de délestage qui sert à abaisser le niveau de l’eau dans l’estuaire.

Délestage est également employé partout de nos jours en francophonie dans le domaine de la circulation du trafic routier, où on le trouve régulièrement dans les composés itinéraires de délestage, voies de délestage ou encore parkings de délestage, en référence aux stationnements situés aux portes de certaines villes. Ces emplois concernent tous des techniques de désengorgement visant à fluidifier le réseau routier.

Le milieu des affaires connaît aussi, au Québec, le délestage d’entreprises, le délestage d’actifs et des programmes de délestage, qui renvoient à la décision que prennent les groupes d’entreprises de se défaire de certains sites de production lorsque ceux-ci sont jugés peu rentables ou déficitaires. En politique, le fédéralisme canadien a pu fournir aux provinces une matière à critiquer des décisions budgétaires ; c’est le cas du Québec, qui avait très mal accueilli l’accord (avorté) du lac Meech, où les Canadiens anglophones avaient été soupçonnés d’avoir souhaité un délestage du Québec de la fédération canadienne.

Un usage en pleine expansion : le réemploi en milieu hospitalier

Cette vitalité du mot délestage au Canada, dont témoigne la diversité de ses domaines d’application, a mené en 2009 à son réemploi dans le milieu hospitalier, mis à rude épreuve dans le contexte de la grippe H1N1. Dans un parallélisme frappant avec la situation actuelle, on se souviendra que l’ampleur de cet épisode avait donné lieu à un délestage d’activités, c’est-à-dire à des reports d’interventions chirurgicales et de rendez-vous. Notons qu’ailleurs en francophonie, notamment en France, le mot délestage s’utilise dans le milieu de la santé pour parler de reports en lien avec la pénurie de personnel, une réalité qui n’est pas récente.

Depuis mars 2020, les autorités canadiennes font figurer à nouveau le mot dans les directives adressées aux urgences hospitalières. De là, depuis la bouche des chefs de services, il a été recueilli par la presse, qui a eu soin de rafraîchir la mémoire de son lectorat sur cette pratique à l’aide de la typographie (guillemets) et d’un discours métalinguistique (de type définitionnel) : « [l]a structure a également prévu une possibilité de “délestage”, c’est-à-dire reporter les activités non urgentes » (14 mars 2020, L’Écho de Trois-Rivières).

Une frontière entre inanimés et animés brouillée : délester des activités, des objets et… des patients

Depuis novembre 2020, le nombre de décès qualifiés d’« indirects » du coronavirus, c’est-à-dire survenus en raison du report d’activités hospitalières, connaît une augmentation importante, ce dont rendent compte quotidiennement la presse, la radio et le téléjournal. C’est ainsi que les Canadiens francophones entendent parler de délestage dans les hôpitaux depuis maintenant plusieurs mois, mais rarement, à la différence de 2009, de délestage d’activités. On peut en outre désormais délester des services, établir un plan de délestage et, grâce à une chaîne de glissements métonymiques, délester des patients ou des lits. Ces deux derniers emplois sont produits grâce au rapport de contiguïté spatiale qui unit les référents en question : l’opération (reportée) > celui qui doit subir l’opération > le meuble qui accueille celui qui doit se faire opérer.

Il ne nous reste qu’à souhaiter une diminution de la charge d’âmes dans les hôpitaux, pour être délestés de ces circonstances funestes au plus tôt.

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