La ribouldingue du samedi soir

Le dessous des mots

En ces temps moroses où les réjouissances nous sont chichement comptées, laissons-nous aller à recenser les multiples mots désignant le fait de s’amuser sans retenue.

Loin d’être une provocation, prenons-les plutôt comme une invitation, une consolation, une catharsis.

Plusieurs de ces mots nous viennent de l’univers militaire, de ces moments où, sortie de la caserne, des tranchées, la soldatesque oublie pour quelques heures la discipline inflexible, les combats féroces et peut s’abandonner à la joie et à l’oubli, prendre du plaisir tant qu’il est encore temps.
La période coloniale et la présence française en Afrique ont légué deux mots exotiques, vieillis de nos jours. Le premier, nouba, a pour origine les tirailleurs algériens défilant au son de la nouba, musique militaire composée d’instruments traditionnels, fifres et tambourins. L’arabe maghrébin nuba désigne en effet le concert donné périodiquement devant la maison d'un dignitaire. Dauzat, dans son ouvrage sur l’argot de la Première Guerre mondiale (1918), signale : « voilà plus de vingt ans que le peuple de Paris dit, par métaphore, faire la nouba ».
L’histoire de bamboula, le second, est assez similaire par sa double dimension musicale et militaire. Mot issu d’une langue de Guinée portugaise, bombalon, baboula, bamboula désigne au fil du temps un tam-tam, puis la danse endiablée rythmée par le son de cet instrument. « C'est aux griots que revient le soin de battre le tam-tam pour les bamboulas », rapporte Pierre Loti dans Le Roman d’un spahi, évoquant les danses exécutées le soir dans les quartiers de la ville noire. L’argot des poilus va populariser faire la bamboula, via leurs braves camarades d’armes, les tirailleurs sénégalais.

Les synonymes sont multiples et d’époques différentes. Furetière, en 1690, donne l’exemple faire nopces « faire de grandes réjouissances », qui se séparera du sens nuptial pour prendre son autonomie au singulier, faire la noce. De nombreux autres termes ont mal traversé l’épreuve du temps et évoquent les soirées d’antan : raout (de l’anglais, qui le tenait du français route « bande soldats »), bringue (du verbe allemand bringen « apporter », dans l’expression bring dirs « je te porte (un toast) »), foire (de même origine latine que fête, tout comme fiesta qui est emprunté à l’espagnol), ribouldingue (d’origine probablement dialectale). Inutile de voir dans bombe une allusion explosive, même si les soldats partaient en bombe au XIXe siècle, ce mot vient tout simplement de bombance, d’un radical onomatopéique bob- exprimant la notion de gonflement, le mouvement des lèvres (que l’on retrouve dans bobard). Java fait également partie de cet ensemble désuet, fleurant les bals populaires des faubourgs où les apaches tapageurs faisaient la java, « façon de danser en remuant les épaules », avant de connaître l’évolution sémantique que l’on sait.

Un préfet de Région nous a rappelé récemment que « la bamboche, c’est terminé ! », créant une certaine surprise en usant d’un vocable inconnu des plus jeunes et inusité par les moins jeunes. Si bamboche fait partie du vocabulaire passif de certains, sa fréquence doit toutefois être assez basse. Son origine est peu claire ; il s’agirait d’un dérivé régressif de bambochade, lequel vient de l’italien où il désigne des tableaux représentant des scènes rustiques peuplées de personnages grotesques et caricaturaux. La finale a pu être influencée par débauche, ou noches, variante dialectale de noces, ou encore par l’idée de victuailles, de repas présente dans bidoche ou médianoche.

Plus récemment, au début des années 80, la vogue du verlan a produit teuf, après keum, keuf et meuf, de formation semblable. En a été dérivé teufeur, qui renouvelle le genre, avec fêtard, ambianceur en Afrique, après le déclin de bringueur, bambocheur, noceur et viveur, ces deux derniers connotant les débauches bourgeoises. Ensuite, à la fin de la décennie 80, est apparu chouille, d’origine peu claire. Il pourrait s’agir d’une origine régionale, lorraine plus précisément, altération de cheule « alcool », déverbal d’un cheuler « s’enivrer ». L’anglicisme rave apparaît en 1990 et son origine, l’anglais to rave « délirer », ne laisse guère de doute sur l’ambiance de ce vaste rassemblement à la gloire de la musique techno.

Il existe bien évidemment des variantes propres à des localisations géographiques ou à des groupes sociaux. Les régions viennent enrichir ce lexique. La fête sudiste avec féria (« jour de fête » en espagnol, de même origine que notre férié), qui s’est spécialisé  pour les fêtes taurines, les corridas d’Espagne et du sud de la France. À la bretonne, fest-noz, littéralement « fête de nuit », réjouissance comportant danses et chants traditionnels. Dans le Nord et en Belgique, la fête du village s’appelle ducasse, déformation populaire du nom de la fête de la Dédicace, cérémonie annuelle par laquelle on célèbre l’anniversaire de la consécration d’une église. Même région et même origine religieuse pour kermesse, du flamand kerkmisse « messe d’église ». Plus au sud, dans le domaine franco-provençal (Lyonnais, Alpes, Suisse romande), on parle de vogue (origine controversée).

L’argot des grandes écoles a produit boom (HEC) ou point gamma (Polytechnique), fêtes donnant aux élèves l’occasion de se défouler et de se libérer de la tension des concours. Le sport donne également lieu à des réjouissances débridées, notamment après la victoire, lors de la troisième mi-temps. Rabat-joie et trouble-fête s’abstenir.

Faire la fête est l’expression consacrée, bien que peu synthétique. Nous avons connu quelques tentatives plus concises, bambocher (« Plus que jamais nous bambochons », se réjouit Rimbaud), nocer (« Toute la boutique avait une sacrée envie de nocer. Il fallait une rigolade à mort, […] on ne prenait pas tous les jours du bon temps », se promet Gervaise dans L’Assommoir), verbe qui survit en Afrique, ou encore fêter, employé en ce sens au Canada, voire s’éclater qui a un sens plus étendu. Plus récent, le verbe s’enjailler connaît un succès certain. Il nous vient également d’Afrique, puisqu’il est apparu en Côte d’Ivoire, dans l’argot d’Abidjan qui l’a formé à partir du verbe anglais to enjoy « apprécier, savourer ». L’histoire ne s’arrête pas là puisque cet enjoy britannique vient de l’anglo-normand enjoir, enjoier, « se réjouir », verbe dérivé de joie. Retour tortueux à l’envoyeur.

Il existe de nombreuses autres manières désuètes de désigner la fête, certaines mettant l’accent sur la débauche (bacchanale, orgie…), d’autres sur les excès de table (agape, bombance, festin, ribote, ripaille…) ou sur le caractère dansant (boum, sauterie, surboum, surprise-partie…).
Pour rêver aux lendemains qui chantent et qui dansent, nous ne résistons pas à cette citation qui résonne étrangement aujourd’hui et laisse entrevoir des jours meilleurs, et, soyons fous, le retour de l’insouciance.
« Pour moi, la fête est avant tout une ardente apothéose du présent, en face de l'inquiétude de l'avenir ; un calme écoulement de jours heureux ne suscite pas de fête : mais si, au sein du malheur, l'espoir renaît, si l'on retrouve une prise sur le monde et sur le temps, alors l'instant se met à flamber, on peut s'y enfermer et se consumer en lui : c'est fête. »
Simone de Beauvoir, La Force de l'âge.

 

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